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La mort rôde à notre porte par Yitzhak Frankenthal*

Transmis par MidEastweb for Coexistence et Cyberhumanisme

Par Denis Marion et Gabriel Ney •  • Lundi 26/04/2004 • 0 commentaires • Version imprimable

Jusqu'il y a dix ans, le Jour du Souvenir (Yom haZikaron ou l'on celebre en
Israel les victimes de toutes le guerres d'Israel, ndt) etait pour moi un
jour de tristesse, ou je ressentais de l'empathie et de la compassion pour
les familles des soldats tombes. Depuis la mort de mon fils, Arik, ce jour
est devenu pour moi un jour de douleur et de chagrin incommensurable.
Parfois, j'ai le sentiment que nous sommes un peuple qui se construit sur
les desastres, une nation consciente du prix d'un desastre imminent et prete
a le payer.
La douleur de perdre un etre cher est une douleur interieure, qui explose
comme un exces d'energie sur lequel je n'ai aucun controle. Avec les annees,
petit a petit, j'apprends a canaliser cette douleur. J'ai toujours ete emu
par la proximite entre le Jour du Souvenir, et le Jour de l'Independance,
celebre le lendemain, emu par la commemoration du prix de notre renaissance.
Ces dernieres annees, j'ai pris progressivement conscience que c'etait nous
qui fixions les prix. Il peut apparaitre que nous soyons les victimes, mais
ce n'est pas le cas : nous sommes ceux qui avons le coeur dur. Nous nous
fermons a la souffrance de la nation que nous dominons. Ce n'est pas que
nous soyons mauvais ou sadiques, c'est simplement que nous ne comprenons pas
que d'autres ont besoin d'empathie et de compassion, autant que nous. Nous
ne saisissons pas ce que reconciliation veut dire, a commencer par la
reconciliation avec nous-memes. La capacite de pardonner a nous-memes, de
vivre en paix avec nous-memes, est un prealable. Chacun de nous doit savoir
pardonner a lui-meme. Nous avons tant de conflits, dans presque tous les
domaines de la vie.
De nombreuses personnes merveilleuses sont enterrees a cote d'Arik. La ou
elles sont aujourd'hui, elles ne connaissent ni querelles ni controverses.
Devons-nous mourir pour comprendre que la mort d'un cote de la frontiere est
tout aussi douloureuse de l'autre?
Toutes les victimes ont des familles et des parents aimants, et aucune ne
reviendra. Le Jour du Souvenir etait pour moi un jour qui appartenait aux
familles des victimes tombees au combat. Aujourd'hui, c'est aussi un jour
fortement lie a la vie. Un jour qui nous rappelle toutes les victimes en
notre sein, celles, dans les deux societes, qui souffrent de symptomes de
phobies collectives. Un jour qui nous rappelle les terribles souffrances des
deux cotes. J'ai vecu le deuil, j'en ai fait l'experience de l'interieur et
de l'exterieur. Le dehors m'a toujours fait peur, bien plus que le dedans.
Mon deuil personnel ne me donne pas le choix, c'est mon ici et maintenant,
il faut vivre le vide. Mais ma plus grande peur, c'est le deuil du dehors.
Je n'oublie jamais mon deuil du dedans, comment le pourrais-je? Mais j'ai
quatre autres enfants, et des petits-enfants, et c'est la ou resident mes
peurs du deuil. Si nous ne reprenons pas nos esprits, qu'adviendra-t-il de
nous? La mort rode a notre porte. Nos enfants n'ont pas ete tues sur les
routes, ils ne sont morts de maladie. Ils sont morts parce qu'il n'y avait
pas de paix. Cela me ferait du bien et m'apporterait un peu de reconfort,
si, le Jour du Souvenir, mes dirigeants parlaient un peu moins de la douleur
de perdre un etre cher, et agissaient un peu plus pour apporter la paix.

Yitzhak Frankenthal, pere d'Arik, et pere de Hananel, Ayelet, Ofir et Hadar,
puissent-ils vivre heureux et longtemps.

*Yitzhak Frankenthal est le fondateur du Forum des Parents Endeuilles,
association qui reunit des Israeliens et des Palestiniens
http://www.mideastweb.org/bereaved_families_forum.htm

Site web de La Paix Maintenant (France) : http://lapaixmaintenant.org/
Site web de shalom akhshav (Israel) : www.peacenow.org.il